Après une campagne présidentielle hors normes et une élection plus serrée que jamais, ça y est, cela semble fait : Joe Biden est reconnu president-elect des États-Unis. En attendant les conclusions des nombreux recours intentés par Donald Trump en justice, tous les regards se tournent désormais vers les futures mesures de Joe Biden. Parmi elles, un volet entier de son programme qui le distingue en tous points de son prédécesseur : l’action environnementale.

Aux États-Unis, c’est une préoccupation nouvelle. 16 catastrophes naturelles en lien avec le réchauffement climatique ont été recensées sur le territoire national depuis début 2020. Après quatre ans de politiques climatosceptiques engagées par Donald Trump, l’action se fait de plus en plus pressante. Joe Biden a donc à sa charge un effort écologique considérable pour faire du deuxième plus gros pollueur du monde le leader mondial de la protection de l’environnement. Dans un pays où 62% de l’énergie est produite par l’industrie fossile, cela semble pourtant mission impossible.

Une ligne forte et symbolique

2 000 milliards de dollars. C’est la somme que Joe Biden prévoit d’investir dans un plan climatique ambitieux, qui sera inclus dans le plan de relance national contre l’épidémie de coronavirus. L’objectif du désormais ex-candidat démocrate est de mettre fin aux émissions de carbone aux États-Unis d’ici à 2035 et d’atteindre la carboneutralité d’ici à 2050.

Première mesure phare pour y parvenir : le retour dans les Accords de Paris, qui prévoient une réduction des gaz à effet de serre de 25% d’ici à 2025 pour tous les pays signataires. Donald Trump avait annoncé en juin 2017 son retrait de ce pacte mondial, devenu effectif le 4 novembre dernier. Le jour même sur Twitter, Joe Biden a réaffirmé sa volonté de revenir dans les Accords de Paris : « aujourd’hui, l’administration Trump a officiellement quitté l’Accord de Paris sur le climat. Dans exactement 77 jours, une administration Biden le rejoindra ».

À l’origine de ce programme écologique, se trouve une croyance en la « justice environnementale ». Selon Joe Biden, il est nécessaire de permettre à l’ensemble des Américains, même les plus modestes, d’agir pour la transition écologique. Le president-elect a donc inclus de nombreuses mesures transversales dans son programme, à la croisée des chemins entre l’action climatique et la lutte contre la précarité.

Et concrètement ?

Le nouveau président des États-Unis souhaite construire plus d’1 million de bâtiments isolés énergétiquement et financer la rénovation énergétique de 4 millions de bâtiments commerciaux et de 2 millions de logements dans les quartiers défavorisés. Selon Joe Biden, cette mesure permettrait la « réduction de l’empreinte carbone du parc immobilier américain de 50% d’ici à 2035 ».

Sur le plan énergétique, plusieurs millions de panneaux solaires et milliers d’éoliennes doivent être installées par l’administration Biden en quatre ans. Selon son équipe de campagne, cette mesure permettrait de reboucher les puits de pétrole et de gaz naturels abandonnés, qui rejettent pourtant des millions de tonnes de méthane chaque année.

Au niveau local, un important parc de voitures électriques sera déployé. D’ici à 2030, 500 000 bornes de chargement supplémentaires seront installées, portant leur nombre total à 600 000. De plus, un crédit d’impôt dédié aux classes moyennes sera mis en œuvre pour leur permettre de se doter de moyens de transport plus propres.

On peut toutefois douter de l’efficacité d’une telle mesure. Alors que les États-Unis s’étendent sur une superficie de 9,8 millions de km2, quel sera l’impact réel de 500 000 bornes de chargement supplémentaires sur tout le territoire ?

Pour la protection de la biodiversité, Joe Biden souhaite enfin classer 30% du territoire en espaces protégés à l’horizon 2030. Les forages dans le refuge national d’Alaska deviendront interdits.

Une transition déjà amorcée

À peine le résultat de l’élection connu, l’équipe de campagne Biden-Harris s’est transformée en équipe de transition. 500 experts en politiques fédérales ont été nommés et parmi eux, on retrouve des personnalités particulièrement engagées pour l’environnement.

Patrice Simms a été placé à la tête de l’équipe de transition pour l’Agence de Protection de l’Environnement (Environmental Protection Agency). Avocat pour le cabinet à but non lucratif Earthjustice, il a poursuivi l’administration Trump en justice pour ses mesures contre la protection de l’environnement.

Arun Majumdar est quant à lui à la tête de la nouvelle équipe du Département de l’Énergie (Energy Department). Sous l’administration Obama, il avait été le directeur du Advanced Research Projects Agency-Energy, un incubateur de recherche sur les sujets énergétiques visant à réunir un soutien bipartisan au Congrès.

La nomination de telles personnalités préfigure donc la politique environnementale de Joe Biden, entre promotion de l’action face à l’urgence climatique et consensus entre Républicains et Démocrates.

Patrice Simms, avocat pour Earthjustice (SOURCE : LAWRENCE JACKSON / EARTHJUSTICE)

Des impératifs économiques forts

Ces promesses suscitent toutefois de vives inquiétudes chez les Américains. Beaucoup craignent de perdre leur emploi en cas de mesures freinant le développement de l’industrie fossile. Particulièrement développé aux États-Unis, le secteur aurait généré 10,3 millions d’emplois directs et indirects en 2019.

Face à ces craintes, Joe Biden tente de rassurer : « nous n’allons pas nous débarrasser des énergies fossiles. Nous allons nous débarrasser des subventions pour les énergies fossiles », déclare-t-il. Autorisant une première inflexion à son programme, le president-elect promet une transition juste qui ne laissera pas tomber les travailleurs.

Et Joe Biden ne s’arrête pas là. Selon lui, la transition écologique permettrait de créer plus d’emplois que l’industrie fossile. Dans les faits, les deux secteurs ont environ le même poids économique. Selon de récentes estimations, 9,5 millions d’emplois directs et indirects seraient liés à l’énergie verte et Joe Biden promet davantage de créations de postes. Toutefois, cela n’exclue pas des licenciements massifs dans l’industrie fossile, si les travailleurs potentiellement renvoyés n’ont pas les compétences requises pour le secteur des énergies vertes par exemple. Cette contrainte économique pourrait peser dans la balance au moment de l’application du programme écologique de Joe Biden, qui pourrait craindre les conséquences sociales de telles mesures.

D’ailleurs, les résultats de l’élection présidentielle ont déjà donné de premières limites politiques à la mise en œuvre du programme de Joe Biden. Le 3 novembre dernier, l’Arizona et la Pennsylvanie, deux États miniers, lui ont donné les grands électeurs qui lui manquaient pour accéder à la présidence. Cette composition sociologique de l’électorat de Joe Biden pourrait donc l’inciter à minimiser certaines mesures de régulation des énergies fossiles.

La carte des résultats de l’élection présidentielle américaine au 19 novembre 2020.
Les États remportés par Joe Biden sont en bleu et ceux remportés par Donald Trump sont en rouge.
Ariz. = Arizona & Pa. = Pennsylvanie
(SOURCE : THE NEW YORK TIMES)

L’écologie, un sujet de division interne chez les Démocrates

Tandis que les Républicains jugent le programme environnemental de Joe Biden trop extrême, l’aile gauche du Parti Démocrate le considère trop limité. Dans cette aile gauche, on retrouve les partisans d’un Green New Deal, comme le sénateur et ex-candidat à la primaire démocrate Bernie Sanders ou la représentante Alexandria Ocasio-Cortez.

Cette division interne s’est cristallisée autour de la question de la fraction hydraulique, soutenue par Joe Biden. Cette technique permet d’extraire du pétrole et des gaz emprisonnés dans les sous-sols par injection de liquides à forte pression. Alors que ce processus causerait d’importants dommages aux nappes phréatiques, il génère aussi des dizaines de milliers d’emplois. Cet impératif économique pourrait donc expliquer le soutien du president-elect.

Selon François Perrin, directeur de recherche à l’IRIS, cette position d’entre-deux sur les sujets climatiques est en réalité purement politique : « Joe Biden est un fin politique. Il a vu qu’Hilary Clinton n’avait pas réussi à rassembler tout le camp démocrate autour de sa candidature, notamment l’aile gauche du parti. Et donc, il a intégré dans son programme sur l’environnement une partie des propositions de l’aile gauche du parti ».

Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez à un meeting à New York, en 2019 (SOURCE : KENA BETANCUR / GETTY IMAGES)

Une mise en place conditionnée par une majorité législative démocrate incertaine

Au-delà des divisions partisanes, Joe Biden pourra aussi rencontrer des freins institutionnels.

D’abord, l’ex-candidat démocrate n’a pas encore le soutien officiel des deux chambres du Congrès, la Chambre des Représentants et le Sénat. Si la première semble acquise aux Démocrates, le doute plane encore sur la majorité sénatoriale. Pour le lever, il faudra attendre janvier et les résultats finaux de deux élections en Géorgie.

La carte des résultats connus des élections sénatoriales au 19 novembre 2020
Les États en bleu ont été remportés par les Démocrates, ceux en rouge par les Républicains. Les États restés en gris clair n’étaient pas sujets à une réélection de leurs sénateurs.
La Géorgie (Ga.) est en gris foncé : il faudra attendre janvier pour avoir les résultats finaux.
(SOURCE : THE NEW YORK TIMES)

Dans tous les cas, la majorité parlementaire de Joe Biden sera vraisemblablement faible. En date du 19 novembre 2020, 222 sièges de la Chambre des Représentants ont été attribués aux Démocrates et 205 aux Républicains. La majorité de la Chambre est établie à 218 sièges et il reste encore 8 sièges à attribuer en fonction des prochains résultats électoraux. Une faible marge de manœuvre donc…

La carte des résultats connus pour les élections de la Chambre des représentants au 19 novembre 2020
Les régions en bleu ont été remportées par les Démocrates, celles en rouge par les Républicains
(SOURCE : THE NEW YORK TIMES)

Cette dynamique montre que le futur président devra composer avec les parlementaires s’il veut mettre en application son programme. Cette nécessité de consensus rendra sûrement l’application de certaines mesures plus compliquée. On sait par exemple le Congrès assez frileux à l’idée de soutenir une réforme environnementale majeure, par peur des conséquences économiques sur l’industrie fossile et le gaz naturel.

Sans le soutien du Congrès, Joe Biden pourra toutefois continuer de gouverner. Il lui faudrait alors faire passer ses mesures par ordonnances, ou via les agences fédérales.

La nomination des membres de son administration sera également importante. Même si ces derniers devront être approuvés par le Congrès, ils disposeront par la suite d’un pouvoir important pour mener des mesures environnementales fortes. Tout dépendra donc de la capacité de Joe Biden à convaincre les Républicains du Congrès d’approuver ses candidats.

Enfin, même sans le soutien du Sénat, Joe Biden aura le pouvoir de revenir dans les Accords de Paris. Cette décision marquera ainsi le retour des États-Unis sur la scène internationale, potentiellement en tant que leader de l’action climatique.

Joe Biden dispose donc de 4 ans pour remettre les États-Unis dans la course environnementale. L’urgence climatique est là, les mesures ne semblent plus pouvoir attendre. Pourtant, les impératifs économiques et sociaux sont, eux aussi, bien réels. Alors, comment trouver la bonne balance, entre une transition écologique forte et rapide et la sauvegarde du tissu économique américain ? Telle est la tâche qui attend Joe Biden à partir du 20 janvier prochain…

Un commentaire sur « [ANALYSE] Joe Biden président : la lutte contre le réchauffement climatique, mission impossible aux USA ? »

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