Souvent décrite comme la « dernière dictature d’Europe », la Biélorussie connaît depuis le dimanche 9 août une vague de manifestations qui conteste la réélection du Président Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. Analyse et mise en perspective de ce soulèvement national dans une Biélorussie à l’identité nationale souvent bafouée et réprimée.

C’était dimanche 9 août au soir. Après plusieurs mois d’une campagne présidentielle particulièrement tendue, les Biélorusses découvrent le score attribué à Alexandre Loukachenko : 80,23%. Pour les électeurs, un tel chiffre signifie une chose : leur Président est réélu à la tête du pays… pour la sixième fois consécutive. Pendant cinq ans encore, il pourra donc continuer à appliquer une politique autoritaire et répressive sur l’ensemble du pays.

Cette fois, l’opposition avait pourtant donné de la voix. Les meetings de Svetlana Tsikhanovskaïa avaient attiré des foules d’une ampleur inédite et laissaient présager d’un bon, voire très bon score de l’opposante. Elle s’était engagée dans la campagne présidentielle en mai dernier, après l’arrestation de son mari Syarhei Tsikhanouski, blogueur ultrapopulaire en Biélorussie. La pierre angulaire de la campagne de Svetlana Tsikhanovskaïa était simple : la démocratie. Elle souhaitait revenir à la Constitution de 1994 pour organiser des élections véritablement libres dans le pays.

Seulement dimanche soir, la surprise a été grande pour la candidate qui estimait que « la majorité » de ses concitoyens la soutenait. Officiellement, Svetlana Tsikhanovskaïa a réuni 10,09% des suffrages.

Depuis dimanche soir, l’opposante à Alexandre Loukachenko a été contrainte de quitter le pays pour la Lituanie. Avant son départ, elle aurait subi un interrogatoire particulièrement musclé, pendant lequel elle aurait été forcée de lire un texte appelant les Biélorusses à ne pas manifester.

Svetlana Tsikhanovskaïa déposant son bulletin de vote dimanche 9 août (SOURCE : SERGEÏ GAPON / AFP)

Depuis l’annonce des résultats, la mobilisation prend une ampleur inédite. Des milliers de personnes descendent pacifiquement dans les rues, fleurs et ballons blancs à la main. S’ils expriment leur désaccord avec la réélection du Président Loukachenko, les Biélorusses affichent surtout leur rejet du système en place depuis désormais 26 ans.

Aux slogans « Honte ! » et « Longue vie au Bélarus [autre nom de la Biélorussie ndlr] ! », le Président Loukachenko répond par la répression et le déploiement de l’armée. Il déclare : « nous allons nous occuper de chaque personne qui provoque, qui pousse aux débordements. Je pense qu’on va leur remettre le cerveau à l’endroit ».

Dès la première nuit de mobilisation, des affrontements entre forces de l’ordre et manifestants ont éclaté. 3 000 personnes ont été interpellées et une cinquantaine d’autres blessées. 21 dossiers criminels pour « troubles de masses » ont été ouverts.

Les jours suivants, les affrontements se poursuivent et s’intensifient. Gaz lacrymogènes, tirs de balles réelles et en caoutchouc et grenades assourdissantes s’opposent aux cocktails Molotov des opposants politiques. À Vietebsk, dans le Nord-Est du pays, une vingtaine de personnes auraient été jetées sur la route, mises à genoux et battues avant d’être arrêtées par la police.

La journée de mercredi a également illustré la violence du régime de Loukachenko. Pas moins de 700 manifestants ont été arrêtés, portant le nombre total d’arrestations à 6 700. Depuis dimanche soir, la mobilisation a également fait deux morts, l’un en détention et l’autre en « essayant de lancer un engin explosif sur les forces de l’ordre » qui a finalement explosé dans ses mains. Depuis, le ministère de l’Intérieur a présenté ses excuses pour des violences à l’encontre de « passants » non impliqués dans les manifestations.

Mais pourquoi l’élection présidentielle de 2020 marque-t-elle une mobilisation d’une telle ampleur de la part des Biélorusses ? Ces manifestations peuvent-elles marquer un réel tournant politique pour le pays ?

Une construction nationale longtemps bridée

Pour comprendre les implications de la mobilisation des opposants au Président Loukachenko, il faut s’intéresser au climat politique qui règne dans le pays depuis son arrivée au pouvoir.

Depuis 1994, le « Batka » (« père » en français) fait régner sur la Biélorussie un système autoritaire où la contestation, la liberté d’expression et de manifestation n’ont pas leur place.

Un climat de peur et de contrôle permanent règne ainsi dans le pays. Un élément par ailleurs constitutif des régimes politiques dictatoriaux. Les discours télévisés d’Alexandre Loukachenko interrompent ainsi fréquemment tout autre programme télévisé. Les médias sont surveillés de très près et subissent souvent des restrictions d’accès à Internet. Par ailleurs, nombreux sont les journalistes à être arrêtés par les autorités.

Alexandre Loukachenko à Minsk le 3 juillet 2020 (SOURCE : VASILY FEDOSENKO / REUTERS)

Au plus haut niveau de l’État, Alexandre Loukachenko assure son maintien grâce à une surveillance mutuelle de ses services de sécurité entre eux. Il s’assure ainsi d’éviter les défections et complots éventuels pouvant conduire à sa chute. Les médias sont eux aussi strictement contrôlés : le plus souvent, ils n’ont pas accès à Internet et nombreux sont les journalistes qui se font arrêtés.

Cette omniprésence de la figure de Loukachenko dans le quotidien des Biélorusses restreint donc la formation d’une véritable conscience nationale. L’image du chef d’État est en effet construite sur le mythe historique d’une Biélorussie dominée par ses voisins et incapable de construire son propre chemin.

L’histoire de la Biélorussie a également été marquée par une succession de dominations étrangères, rendant impossible la constitution d’un patrimoine propre au pays. Après avoir fait longtemps partie du Grand-Duché de Lituanie puis de celui de Pologne, la Biélorussie connaît la domination russe au XVIIIe siècle.

Après une période de courte indépendance, le pays est divisé en deux par le traité de Riga en 1921 : la Biélorussie se partage alors entre la Pologne restaurée et la toute récente URSS. Si la nation biélorusse commence à émerger dans les années 1920 et 1930, la naissance de cette dernière est rapidement freinée par son intégration à l’URSS.

Une mobilisation réellement inédite

C’est donc à la lumière de cette histoire de dominations successives qu’il est possible de voir la mobilisation actuelle des Biélorusses comme inédite. Mais en quoi les manifestations de 2020 marquent-elles une rupture par rapport à celles de 2006, 2010 ou encore 2015 ?

D’autres mobilisations ont en effet déjà eu lieu contre les résultats électoraux d’Alexandre Loukachenko dans le passé. Chacune de ses réélections a fait l’objet d’une contestation de ses opposants, systématiquement arrêtés à chaque vague de manifestations.

Toutefois, les manifestations d’août 2020 marquent un tournant dans la mobilisation, de par leur ampleur et les méthodes employées par les opposants. Malgré un manque de leader clair, les manifestants se dispersent en petits groupes dans les villes pour affaiblir l’action des forces de l’ordre. Les automobilistes bloquent les grands axes routiers pour ralentir la police.

Les forces de l’ordre biélorusses font reculer les manifestants à Minsk le 10 août 2020 (SOURCE : SERGEÏ GRITS / AP)

Un vent de changement semble souffler sur la Biélorussie, amplifié par l’écho international qu’il reçoit. L’Union européenne a ainsi dénoncé une élection « ni libre ni équitable » et a annoncé procéder « à un examen approfondi des relations de l’UE avec la Biélorussie. Il pourrait s’agir, entre autres, de prendre des mesures contre les responsables des violences observées, des arrestations injustifiées et de la falsification des résultats des élections ».

Un facteur décisif : l’émergence d’une nouvelle génération profondément biélorusse

L’un des changements de cette nouvelle mobilisation en Biélorussie est également démographique. Depuis 1994, une génération entière vit dans une Biélorussie indépendante depuis sa naissance. Les plus jeunes manifestent donc une identité nationale biélorusse à part entière alors que leurs aînés ont toujours montré une certaine réticence face à l’émergence d’un patriotisme biélorusse.

Sur le plan économique, la jeunesse a tout intérêt à voir son pays se moderniser et se libéraliser. Mis en place par Alexandre Loukachenko, le système d’« économie de marché » en vigueur s’inspire du régime soviétique, tout en intégrant quelques concepts capitalistes jugés bénéfiques comme la concurrence de marché. En suivant le modèle chinois de Deng Xiaoping, l’objectif est de concilier profit économique et avantages sociaux de redistribution des richesses.

Seulement voilà, la jeunesse n’y retrouve pas son compte. De nombreux étudiants sont contraints d’accepter des emplois dits « obligatoires » à la fin de leurs études, lorsque l’État a financé une partie de ces dernières. Ces contrats de minimum deux ans sont souvent synonymes de mauvaises conditions de travail, de logement et de salaire.

Manifestation d’opposants à Alexandre Loukachenko le 9 août 2020 ( SOURCE : SERGEÏ GAPON / AFP)

Vent debout contre le Président Loukachenko, la jeunesse dispose aussi d’un atout stratégique majeur : ses nouveaux moyens de communication. L’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux rend beaucoup plus difficile la censure du régime et permet aux jeunes d’organiser des manifestations plus facilement. Boris Goretsky, vice-président de l’association biélorusse des journalistes explique : « les gens ne regardent plus la télévision jour et nuit, ils regardent des chaînes YouTube ».

Conscient de cette nouvelle menace pour son pouvoir, Alexandre Loukachenko a tenté de la neutraliser avant même l’annonce des résultats officiels. Dès dimanche après-midi, les Biélorusses se sont vu imposer une restriction de leur accès à Internet. Selon l’ONG américaine de défense des libertés numériques Access Now, la moitié du trafic Internet provenant de l’extérieur du pays a été bloqué. Le site de la commission électorale, plusieurs sites d’information proches de l’opposition et les plateformes de YouTube et d’Instagram ont été bloqués. De son côté, Twitter a constaté des tentatives de « blocage et de ralentissement » de ses services en Biélorussie.

Pour Alesia Rudnik, analyste politique du Center for New Ideas, « Loukachenko a fait une erreur. Couper Internet ne fait qu’accroître la mobilisation. Quand les gens n’ont pas accès à YouTube ou Facebook, ils veulent voir par eux-mêmes ».

L’implication novatrice des milieux ruraux

Un changement notable par rapport aux mouvements d’opposition antérieurs est la mobilisation des campagnes. Depuis dimanche, les manifestations se sont étendues à 33 villes du pays et ne se sont pas concentrées à Minsk la capitale, comme cela avait pu être le cas auparavant.

Traditionnellement, les milieux ruraux sont pourtant favorables au Président Loukachenko. Les habitants de ces régions sont en général attachés à la stabilité du système en place depuis 1994. On y rencontre une certaine adhésion à la vision de la démocratie donnée par Alexandre Loukachenko. Ce dernier considère que le rôle de l’État démocratique est de satisfaire les besoins fondamentaux de toute la population plutôt que de donner des libertés individuelles à la population.

En 2010, le taux de soutien d’Alexandre Loukachenko sur l’ensemble du territoire était estimé à 32% et montait jusqu’à 50% dans les campagnes seules. Cet écart avec le reste du pays semble donc s’être réduit au fil des années. Pour le chercheur biélorusse Tadeusz Giczan, « Loukachenko a perdu tout appui populaire. Il ne peut désormais qu’opter pour une dictature de type militaire, fondée sur la force et la répression ».

Manifestation contre les violences policières subies par les manifestants à Minsk le 13 août 2020 (SOURCE : AP)

Le soulèvement populaire que vit la Biélorussie pourrait donc constituer un tournant majeur et historique. Alexandre Loukachenko n’a jamais été aussi fragilisé et la pression de la rue pourrait bien avoir raison du régime autoritaire sous lequel vivent les Biélorusses depuis 1994.

Toutefois, le mouvement comporte des faiblesses non négligeables. Selon Andreï Yahorau, analyste politique au Centre for European Transformation, « le mouvement manque d’organisation. Il n’y a pas de revendications claires. Pas de leaders de rue. Pas de lien avec les candidats d’opposition. Le mouvement est totalement décentralisé et désorganisé. Le premier point est un atout. Le second une faiblesse à résoudre ».

À ces difficultés d’organisation se mélangent des enjeux régionaux forts. La Biélorussie entretient des relations complexes avec la Russie de Poutine. Alors que ce dernier souhaite intégrer totalement le pays à la Fédération de Russie, Alexandre Loukachenko lui a tenu tête à plusieurs reprises ces dernières années. Fin 2019, le Président biélorusse a refusé d’approfondir l’union entre les deux pays pour éviter une satellisation complète.

Dans cette situation, Alexandre Loukachenko se présente comme le dernier rempart contre Vladimir Poutine. Le président biélorusse brandit la menace d’un scénario à la Maïdan pour effrayer les opposants. Cette référence correspond à la révolution ukrainienne de 2014. Les opposants politiques au Président Viktor Ianoukovytch avaient obtenu sa destitution en campant pendant des mois sur la place de Maïdan à Kiev. Ce soulèvement populaire avait eu pour conséquence directe le rattachement de la République de Crimée à la Fédération de Russie.

Si un tel scénario n’est pas à sous-estimer, il est toujours possible pour la nation biélorusse de trouver sa propre voie. Les manifestations de ces derniers jours sont l’expression de la conscience nationale biélorusse, plus forte encore qu’auparavant. C’est donc la volonté d’indépendance et de démocratie de ce peuple de la « Russie blanche » qui lui permettra de tracer sa propre histoire nationale, entre la Russie et l’Union européenne.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s