Depuis le 11 mai, le temps est à la reprise du travail politique et parlementaire pour gérer l’après-coronavirus. Des municipales au remaniement ministériel en passant par la Convention citoyenne pour le climat, les récentes modifications de la scène politique française dessinent de nouveaux clivages. Mais quelle réponse Emmanuel Macron leur apporte-t-il ? Sa position actuelle semble se situer entre continuité et rupture écologique.

Le 13 avril dernier, Emmanuel Macron s’adressait aux Français en ces mots : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier. » Cette déclaration forte dans un moment sanitaire et politique inédit laissait songer à un tournant de politique pour Emmanuel Macron.

Depuis la sortie du confinement, l’esquisse politique à la crise du coronavirus se dessine. Le 28 juin, le second tour des élections municipales a été marqué par la percée des écologistes et la défaite de La République En Marche (LREM). Dès le lendemain, Emmanuel Macron s’adressait à la Convention citoyenne pour le climat et avait accepté l’immense majorité des 149 propositions de la Convention. Le chef de l’État envoyait donc un signal fort à la préoccupation écologique. Moins d’une semaine plus tard, Édouard Philippe était remplacé au poste de Premier ministre par le haut fonctionnaire Jean Castex. Issu de la droite, sa nomination a été particulièrement critiquée par les opposants d’Emmanuel Macron. Défection pour les uns, coup de barre à droite pour les autres.

Alors quelle suite donnent tous ces changements au quinquennat d’Emmanuel Macron ? S’agit-il d’une continuité ou d’un véritable changement, vers une solution plus sociale comme l’avait laissé entendre le Président de la République ?

« Make our planet great again », du slogan à l’application ?

« C’est un tournant politique pour notre pays », c’est ainsi que Yannick Jadot a qualifié la large victoire de son parti Europe-Écologie Les Verts (EELV) lors du second tour des élections municipales. Les mairies de Bordeaux, Lyon (ex-bastions respectifs du ténor de la droite Alain Juppé et de l’ancien Ministre de l’Intérieur Gérard Collomb) ou encore Strasbourg ont basculé aux couleurs vertes.

Pierre Hurmic après sa victoire à la mairie de Bordeaux le 28 juin dernier (SOURCE : LAURENT THEILLIER)

Les électeurs ont donc envoyé un signal clair à Emmanuel Macron. L’écologie est devenue une thématique de premier plan dans la vie politique française, au niveau rural comme urbain.

Depuis mars, le Président de la République s’attache à intégrer ces thématiques dans ses prises de parole. Dans son allocution télévisée du 13 avril, il avait insisté sur « la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention et la résilience ». Autant de valeurs qui signifiaient une remise des enjeux environnementaux au cœur de son projet.

Le 29 juin dernier, Emmanuel Macron a concrétisé cet engagement en s’exprimant devant la Convention citoyenne pour le climat. Ce rassemblement de citoyens travaillait depuis un an et demi sur des propositions pour lutter contre le réchauffement climatique et réduire les gaz à effet de serre de 40% d’ici à 2030. Face à eux, le Président de la République a annoncé la mobilisation de 15 milliards d’euros pour la transition écologique. Il a aussi accepté 146 propositions de la Convention sur 149.

Parmi les résolutions phares de la Convention citoyenne pour le climat, des mesures parfois drastiques : rendre la rénovation énergétique obligatoire à partir de 2040, limiter l’artificialisation des sols ou supprimer les lignes aériennes intérieures lorsqu’il existe un équivalent en train.

Vient désormais le temps de l’action. Comment mettre en place ce nouveau projet plus social et écologique ? Selon le chercheur en sciences politiques François Gemenne, tout est encore à faire. Maintenant qu’Emmanuel Macron a accepté l’immense majorité des propositions de la Convention citoyenne pour le climat, il lui faut les mettre en place et ce en dépit des contraintes qui pourraient s’y opposer. Un projet de loi verra le jour à la fin de l’été mais beaucoup craignent aujourd’hui un abandon de tout ou partie des propositions de la Convention.

La nomination de Barbara Pompili au ministère de la Transition écologique peut permettre des changements réels dans la politique gouvernementale. Adhérente du parti des Verts de 2000 à 2017, elle s’était ensuite engagée auprès d’Emmanuel Macron. Depuis les élections législatives de 2017, elle était présidente de la commission du Développement durable et de l’Aménagement du territoire à l’Assemblée nationale. Son profil correspond donc à celui d’une technicienne, engagée dans le même temps au niveau politique et idéologique.

Barbara Pompili, nouvelle Ministre de la Transition écologique

Toutefois, de nombreux opposants politiques à Emmanuel Macron se sont dit très critiques sur la composition du nouveau gouvernement. Selon eux, les profils issus de la société civile, de la gauche ou encore du milieu écologiste ne sont pas assez nombreux.

Un quinquennat au vert pour 2022

Les récents événements de la vie politique française ont en tout cas démontré que l’écologie est devenue un clivage central dans la société française.

Au sein du parti présidentiel, la stratégie semble donc être de contrer cette poussée verte à l’approche de la prochaine échéance présidentielle. Plusieurs lignes émergent pour couper l’herbe sous le pied d’EELV.

Tandis que certains souhaitent verdir le programme d’Emmanuel Macron d’ici à 2022 pour saper une partie de l’électorat écologiste, d’autres s’opposent frontalement au parti écologiste.

Entre ces deux lignes, se trouve une stratégie intermédiaire portée par le délégué général de LREM Stanislas Guérini. Selon lui, il est nécessaire que le parti « fasse entendre [sa] propre ligne en matière de transition écologique ». Il affirme : « contrairement à EELV, nous ne voulons pas nous contenter d’une écologie de l’incantation, mais mettre en œuvre une écologie concrète, non punitive ».

Cependant, la déroute de LREM aux élections municipales contre la victoire des écologistes montre une perte de vitesse du parti de la majorité sur la thématique environnementale, pourtant mise en avant par Emmanuel Macron dans sa campagne de 2017.

Si cette poussée verte fait émerger l’écologie comme clivage constitutif de la vie politique française, il est aussi « la poursuite d’une forme de dégagisme » selon Brice Teinturier. Au-delà de leur programme, les « candidats EELV aux municipales [n’ont pas été] perçus comme des professionnels de la politique ». Peu voire pas connus du grand public, ces derniers exercent en général un métier en parallèle de leur activité politique et sont souvent plus crédibles dans leurs promesses électorales.

Dialogue social : « le changement c’est maintenant » ?

L’« économie forte, écologique, souveraine et solidaire » annoncée par Emmanuel Macron pendant le confinement semblait augurer de l’élaboration d’un nouveau projet plus social et écologique pour le Président de la République et d’un dialogue rénové avec les syndicats et l’opinion publique.

Les trois premières années du quinquennat d’Emmanuel Macron ont en effet été marquées par des conflits sociaux à répétition : gilets jaunes, mobilisation contre la fin du statut des cheminots, contre la réforme des retraites, mécontentement des personnels soignants… La liste des manifestations est longue.

Dans ce domaine, Emmanuel Macron a envoyé un signal important aux forces syndicales en nommant Jean Castex au poste de Premier ministre. Ce dernier a été conseiller aux affaires sociales dans le cabinet de Nicolas Sarkozy pendant le quinquennat de ce dernier. Il est aussi réputé pour entretenir de bonnes relations avec Jean-Claude Mailly, ex-secrétaire général de Force Ouvrière et avec Bernard Thibault de la CGT.

Toutefois, le cap pris par Emmanuel Macron au travers de ce changement de Premier ministre et de gouvernement en questionne plus d’un. Les attentes se portaient en effet sur de nouveaux profils, plus conciliants voire, pourquoi pas, issus de la gauche. Pourtant, Emmanuel Macron semble avoir fait le choix de la continuité. Jean Castex est issu du parti des Républicains, a été secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Nicolas Sarkozy et a fait partie des cabinets du ministère de la santé et du travail sous le même quinquennat.

Il en va de même pour la constitution du gouvernement. Ce nouveau souffle tant attendu par l’opinion publique ne semble pas arriver. Emmanuel Macron avait annoncé le 2 juillet des « nouveaux visages [venus] d’horizons différents ». Cela laissait donc entendre l’entrée au gouvernement de personnalités de la société civile ou de diverses familles politiques. Mais la surprise est venue d’ailleurs. Finalement, seuls trois ministres sont réellement issus de la société civile : Éric Dupont-Moretti à la Justice, Alain Griset aux PME et Élisabeth Moreno à la diversité. Du reste, peu de changements de poste : Gérald Darmanin, auparavant à l’Action et aux comptes publics passe à l’Intérieur et Élisabeth Borne quitte notamment le ministère de la Transition écologique et solidaire au ministère du Travail.

La constitution de cette nouvelle équipe gouvernementale est d’autant plus importante qu’elle est chargée de la reprise des travaux parlementaires en suspens depuis le début de la crise du coronavirus. Emmanuel Macron a déjà annoncé son intention de reprendre les négociations autour de la réforme des retraites, qui avait provoqué une grève importante en décembre 2019 et autour de laquelle s’était cristallisée l’opposition contre lui. Dès son arrivée à Matignon, Jean Castex a assuré dans Le Journal du Dimanche ce 5 juillet : « la crise a aggravé fortement le déficit de nos régimes de retraite. Je souhaite reprendre le dialogue avec les partenaires sociaux, c’est indispensable ».

Du côté de l’opposition, on doute d’un réel changement de cap. Yannick Jadot a par exemple déclaré dans Le Journal du Dimanche : « alors que la récession économique pourrait entraîner un million de chômeurs supplémentaires et une grande précarité, le président recommence à pointer du doigt les Français avec la même rengaine du travailler plus et de la préférence pour le chômage ».

Symboles institutionnels forts

Du côté institutionnel, la nomination de Jean Castex envoie des signaux forts quant à la conception de la Ve République par Emmanuel Macron.

Le profil de Jean Castex est ancré dans les territoires ruraux, caractéristique manquant à Édouard Philippe, maire du Havre. À la tête de la commune de Prades dans les Pyrénées-Orientales, Jean Castex souhaite aller vers des « solutions territoriales » : « on a besoin de l’État, mais d’un État qui sait [élaborer] la stratégie nationale, la recherche de solutions opérationnelles au plan local ». La méthode Castex semble donc ouvrir la voie vers une nouvelle vague de décentralisation et de prises de décisions accrues au niveau local, comme avait pu l’annoncer Emmanuel Macron dans sa dernière allocution télévisée.

Jean Castex, nouveau Premier Ministre à sa sortie de l’Élysée

La nomination de Jean Castex au poste de Premier Ministre renforce aussi le poids de la fonction présidentielle. Pour le sondeur et politologue Jérôme Fourquet, Emmanuel Macron « ne veut pas d’un premier ministre qui lui fasse de l’ombre. Il fait de Matignon un rouage fonctionnel qu’il espère le plus performant possible, afin qu’entre la volonté présidentielle et l’application de celle-ci sur le terrain, le délai soit le plus court possible ».

Cette nomination semble donc aller à l’encontre de l’esprit même de la Constitution et de son article 21 : « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ». Le Président de la République souhaite désormais un exécutant technicien plutôt qu’un poids lourd politique.

Cette logique prend en partie source dans la révision constitutionnelle de 2005. Cette dernière avait fait passer le mandat présidentiel de sept à cinq ans et avait par la suite, fait passer les élections présidentielles avant les élections législatives. De cette façon, le rôle du Président de la République en tant que « clé de voûte des institutions » (art. 5 de la Constitution) avait été renforcée : l’élection des députés à l’Assemblée Nationale est alors devenue fonction du résultat de l’élection présidentielle, et non plus l’inverse. Pour l’opinion publique, les décisions se sont donc vite concentrées dans les mains du Président de la République.

Entre nouveau souffle donné au quinquennat et continuité des réformes, la nouvelle ligne d’Emmanuel Macron semble encore floue. Avec une percée des écologistes au niveau local et national, l’enjeu environnemental constituera très certainement une thématique essentielle du « monde d’après » et de facto de la prochaine élection présidentielle de 2022.

Pour Brice Teinturier, « l’idée qu’il y aurait inévitablement un duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen à la prochaine présidentielle n’est pas assurée, souligne le directeur général délégué d’Ipsos. Les résultats des municipales montrent qu’une offre rassemblant la gauche et les écologistes pourrait avoir des chances de s’inviter au second tour, dans une forme de tripartition. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s