Quatrième pays le plus touché face à la pandémie, l’Inde a connu le confinement le plus large de toute la planète. Malgré des mesures de confinement strictes, le nombre de cas continue à augmenter… alors que le pays doit aussi faire face à une crise économique et humanitaire.

Le bilan – Une propagation exponentielle du virus

Au 2 juillet, le sous-continent indien comptait 604 641 cas de coronavirus et 17 834 décès. Le premier cas de coronavirus y avait été détecté le 30 janvier 2020 à Thrissur, dans la province de Kerala. Au fil des semaines, les autorités ont vu le nombre de cas grimper, en suivant une courbe exponentielle.

Bilans croisés de la progression du coronavirus en Inde et en France

Plusieurs experts estiment que l’Inde n’a pas encore franchi son pic de contamination, qui devrait arriver à la fin juillet. Le pays prévoit alors de franchir la barre du million de cas.

Malgré cette propagation toujours plus importante du coronavirus, l’Inde réussit à maintenir un taux de létalité relativement bas, à 2,8% en hôpital. Ce chiffre peut paraître étonnant : l’Inde ne concentre qu’1% de son Produit Intérieur Brut (PIB) au secteur de la santé. On pourrait donc s’attendre à un système de santé fragile… Cependant, ce faible taux de létalité peut s’expliquer par un afflux de patients jusqu’alors surmontable pour les structures hospitalières. Plusieurs spécialistes redoutent une rupture du système de santé dans les prochaines semaines, lors du pic de l’épidémie en Inde.

Dans le pays, des disparités de contaminations persistent. Les grandes villes à la densité de population plus importante sont beaucoup plus touchées que les territoires ruraux. Le cas des provinces de Maharashtra, de Tamil Nadu et de Delhi est édifiant. Dans chacune d’entre elles se trouve une métropole, respectivement Bombai, Pondichéry et New Delhi. À elles trois, les provinces de Maharashtra, de Tamil Nadu et de Delhi concentrent 55% des cas du pays.

Les mesures – Le confinement le plus large de la planète

Lors de l’apparition des premiers cas sur le territoire, le gouvernement indien a très vite décrété le confinement généralisé, dès le 25 mars. Écoles, restaurants, centres commerciaux, salles de spectacle, lieux de culte : tous les commerces non essentiels ont fermé leurs portes. Le traffic aérien intérieur et international a lui aussi été suspendu. Au début du confinement, le gouvernement avait même décidé de la fermeture des magasins d’alcool et des bureaux de tabac. Ces restrictions avaient conduit à l’apparition d’un marché noir, mais aussi à des hospitalisations, voire des suicides.

Après un mois et demi confinée, l’Inde a amorcé son déconfinement le 3 mai. Comme la France, le gouvernement a opté pour une solution par zones, rouges, oranges et vertes. Cette division du pays en trois parties s’est faite de façon très stricte. Pour passer en vert, une région ne devait pas avoir enregistrer de cas de contamination pendant les 21 derniers jours. Si tel était le cas, alors la région pouvait reprendre une activité quasiment normale. Les vols intérieurs ont quant à eux pu reprendre le 25 mai.

Les métropoles sont quant à elles restées en zone rouge. Par conséquent, 44 millions d’Indiens (le tiers du pays) est resté confiné pendant plusieurs semaines encore. Les États de Maharashtra ou de Madhya Pradesh ont poursuivi les mesures d’isolement jusqu’au 30 juin. Début juin, la capitale New Delhi a amorcé une reprise de ses activités économiques, avec la réouverture de ses centres commerciaux, lieux de culte, restaurants et hôtels.

Cependant, certaines métropoles indiennes pensent aujourd’hui à un reconfinement devant la nouvelle montée en puissance de l’épidémie dans les grandes villes. Une telle décision endommagerait pourtant davantage l’économie indienne. Après plusieurs mois de lutte contre le COVID-19, les structures économiques du pays sont à bout de souffle.

Au deuxième trimestre 2020 (avril-juin), l’agence de notation Crisil prévoit une chute de 25% du Produit Intérieur Brut (PIB) de l’Inde et une récession annuelle de 5%. La crise du coronavirus survient alors que l’économie indienne tournait déjà au ralenti depuis début 2018. Le pays avait connu des taux de croissance à 9%, chiffre en-dessous de la moyenne des années précédentes.

Taux de croissance de l’Inde de 1961 à 2019

Mi-mai, le gouvernement s’était empressé d’annoncer un plan de relance massif de 246 milliards d’euros. Représentant 10% du PIB, cette somme était l’occasion pour le Premier Ministre de rendre « l’Inde indépendante ».

Narendra Modi avait déclaré : « Nous nous trouvons à un moment charnière. Cette crise est un message pour nous. Elle est une opportunité pour aller de l’avant […] La seule façon de progresser est d’être autonome […] Nous devons faire du local. Le local n’est pas seulement notre besoin, c’est aussi notre responsabilité ».

Il a été annoncé que cet objectif de relocalisation bénéficiera aux petites et moyennes entreprises, à l’industrie, aux artisans, aux agriculteurs et à la classe moyenne. Une réforme du marché foncier et du marché du travail a aussi été évoquée.

Focus – Un système de castes qui s’applique aussi pendant la pandémie

Dès le début de l’épidémie, ce sont les populations les plus démunies qui ont été le plus sévèrement touchées par cette crise économique. Le plus souvent, il s’agissait de travailleurs migrants, venus des campagnes indiennes pour trouver du travail dans les grandes villes. Ils occupaient des postes peu qualifiés, en tant que ramasseurs de déchets, agents sanitaires ou ouvriers sur les chantiers de construction. Ils vivent en général dans les bidonvilles en périphérie des métropoles. Selon un recensement de 2011, ces migrants intérieurs constitueraient 30% de la population du pays. En Inde, l’économie repose à 90% sur ce secteur informel.

À l’annonce du confinement, l’ensemble de ces travailleurs se sont donc retrouvés sans revenu journalier ni logement. « D’habitude, je donne des cours de dessin dans les écoles. J’ai une femme et quatre enfants, je n’ai plus rien pour les nourrir », décrit un père de famille désemparé au Monde.

Fin mars, nombre d’entre eux avaient alors décidé de retourner dans leur région d’origine. Seulement, l’ensemble des transports du pays avaient été arrêtés, rendant le voyage particulièrement périlleux pour ces travailleurs informels.

Les scènes de familles entières marchant au bord des routes avec sac à dos et balluchons sur la tête se sont faites de plus en plus fréquentes. Harsh Mander témoigne de cette situation : « en Inde, le confinement, annoncé avec un préavis d’à peine quatre heures, a laissé des millions de travailleurs sans accès au travail, au logement et à la nourriture ».

À la rencontre des forces de l’ordre, les travailleurs migrants se sont confrontés à une application très stricte du confinement. Plusieurs familles auraient été ainsi rouées de coups sur le bord des routes pour avoir bravé les interdictions de déplacement.

Des travailleurs migrants tentant de rejoindre leur village d’origine à proximité de New Delhi le 26 mars (SOURCE : DANISH SIDDIQUI / REUTERS)

Face à cette situation humanitaire préoccupante, les autorités ont d’abord mobilisé 20,6 milliards d’euros pour venir en aide aux plus pauvres. La ministre des finances Nirmala Sitharaman s’était alors défendue : « Nous voulons que personne n’ait faim ou ne se retrouve sans argent. Nous nous efforçons de tendre la main aux femmes, aux travailleurs migrants et aux couches défavorisées de la société ».

Pour atteindre cet objectif, le gouvernement a mis en place un système de distributions alimentaires pour trois mois. À partir du 1er avril, 800 millions de personnes ont pu recevoir « 5 kg de riz ou de blé et […] 1 kg de lentilles de leur choix par mois ». Des produits de première nécessité comme du savon étaient également disponibles lors de ces distributions.

Seulement, la solution apportée par le gouvernement a rapidement montré ses limites. Pour pouvoir recevoir les aides de l’État, il fallait être inscrit dans l’État où l’on travaille. Cette condition a donc restreint l’accès de millions de travailleurs migrants aux distributions alimentaires.

Selon le Réseau d’action pour les travailleurs en détresse, 96% des migrants intérieurs n’auraient pas reçu d’aide du gouvernement et seraient restés bloqués dans les métropoles (étude réalisée sur 11 150 migrants entre le 8 et le 13 avril).

Pour éviter une catastrophe humanitaire parmi les couches les plus pauvres de la population indienne, de nombreuses associations ont organisé leurs propres distributions alimentaires. C’est notamment le cas de l’association Kawan-e-Mohabbat. Elle a distribué des rations permettant à une famille de cinq personnes de se nourrir pendant une dizaine de jours. Le champ d’action de l’association devrait grandir dans les prochains mois pour lui permettre de distribuer un total de six millions de repas dans tout le pays.

Une femme présente lors d’une distribution alimentaire, portant simplement un foulard comme protection contre le coronavirus (SOURCE : ISHAN TANKHA)

Le 14 mai, la décision gouvernementale tant attendue est finalement arrivée. La ministre des finances Nirmala Sitharaman a annoncé la généralisation des distributions alimentaires aux plus démunis, y compris pour ceux qui ne disposaient pas des papiers requis. Cette mesure concernerait près de 670 millions de personnes. Cependant, là encore, la mesure rencontre vite ses limites : le dispositif ne serait réellement opérationnel qu’à partir du mois d’août. Un peu plus tôt, le gouvernement avait aussi acheminé des moyens de transport pour permettre aux travailleurs migrants de rentrer chez eux. Cette décision est intervenue dans les premières semaines du déconfinement, alors que les activités économiques permettant la survie des travailleurs migrants dans les métropoles reprenaient tout juste.

Cette situation économique particulièrement difficile pour des millions d’indiens est aussi révélatrice d’un système social particulier. L’Inde est bien connue pour son système de castes toujours en vigueur. Cette hiérarchisation de la société classe la population en cinq catégories, des plus « purs » aux « intouchables ». Ces derniers font partie de la caste des Dalits.

Les travailleurs migrants font généralement partie de cette caste. Ses membres forment la population la plus démunie du pays et ont donc été particulièrement touchés par la crise du coronavirus.

Face à la crise du coronavirus, l’Inde a donc répondu rapidement et très strictement. Elle est aujourd’hui face à un dilemme, entre reconfinement et effondrement de son économie. La situation des travailleurs migrants est révélatrice de la posture délicate dans laquelle se trouve désormais le gouvernement indien. Le pays sera donc à surveiller dans les prochaines semaines, tant dans l’évolution du nombre de contaminations que dans la prise de décisions économiques cruciales pour l’avenir du pays.

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