Malgré une progression limitée du coronavirus sur le territoire, la situation de la République Démocratique du Congo préoccupe de plus en plus par son manque d’infrastructures hospitalières, par ses nouveaux cas d’Ebola et, sa situation économique.

Avec 203 899 cas confirmés et 5 530 décès liés au coronavirus au 11 juin, l’Afrique semble être le continent le moins touché par la pandémie. Alors que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) alertait il y a plusieurs mois sur le danger couru par la région, les pays africains ont pris des mesures précoces et rigoureuses contre la COVID-19. Mais, en République Démocratique du Congo (RDC), l’épidémie de coronavirus inquiète, malgré des chiffres rassurants. L’arrivée du coronavirus met à l’épreuve un système de santé fragilisé par de précédentes épidémies et fait craindre pour la survie économique de nombreux habitants. En parallèle de la progression du SARS-CoV-2 en RDC, le pays est confronté à une nouvelle menace sanitaire : la réapparition du virus Ebola dans plusieurs provinces.

Des chiffres rassurants masquant la progression constante de l’épidémie

Bilans croisés de la progression de l’épidémie en RDC et en France (11 juin 2020)

Au 11 juin, la COVID-19 avait contaminé 4 515 personnes et fait 98 morts en RDC. Avec 3 100 cas confirmés, la province de la capitale Kinshasa est la plus touchée par l’épidémie. Les provinces du Kongo central, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Haut-Katanga sont également confrontées à des cas de coronavirus.

Carte du nombre de cas de coronavirus par province de la République Démocratique du Congo

C’était le 10 mars dernier : le premier cas de coronavirus est repéré sur le sol congolais. Dès le 17 mars, le Président de la République Félix Tshisekedi prend les premières mesures de lutte contre l’épidémie : les vols en provenance de pays à risque et de pays de transit sont interdits, les écoles, universités, bars et restaurants fermés et les rassemblements publics de plus de vingt personnes prohibés. Le 24 mars, l’état d’urgence sanitaire entre en vigueur. Il renforce les précédentes mesures et interdit les échanges entre Kinshasa et les provinces, sauf pour les avions cargos.

Face à l’augmentation des cas dans sa province, le gouverneur de Kinshasa souhaite rapidement mettre en place un confinement généralisé. Mais, dans une région où quinze millions d’habitants vivent dans une précarité importante, la nécessité économique de sortir de chez soi ne permet pas l’application de la mesure. La décision a donc été prise de confiner seulement l’épicentre de l’épidémie, la commune de Gombe (le quartier d’affaires de Kinshasa). Depuis le 6 avril, un laissez-passer, un lavage des mains et une prise de température sont nécessaires pour entrer et sortir de Gombe.

Le laissez-passer nécessaire pour accéder à la commune de Gombe

Un système de santé précaire et fragile

SANTÉ – L’épidémie de coronavirus pousse aujourd’hui le système de santé congolais au bord de la rupture. Dans le peu d’hôpitaux qualifiés pour traiter la COVID-19, les médecins y manquent de matériel. « Nos gants sont trop fins, ce ne sont pas des gants stériles. On doit en superposer trois ou quatre, mais cela reste inadapté. Quand on manipule du sparadrap, ils se déchirent », témoigne le docteur Aimé Babibanba. Selon le docteur Karel Janssens de Médecins Sans Frontières, les stocks de matériel de protection pour les personnels hospitaliers ne suffiront que pour quelques semaines encore. Dans l’établissement des Cliniques universitaires à Kinshasa, le personnel manque aussi de respirateurs. L’hôpital en dispose seulement de sept, dont deux ont été récemment endommagés par des coupures de courant. En raison des besoins importants d’autres services, un seul respirateur a pu être alloué à la zone de soins réservée au coronavirus.

Évolution chronologique du nombre de cas de COVID-19 en RDC

A ces défis matériels s’ajoute le défi du diagnostic. En mai, la capacité de tests de l’Institut National de Recherche Biomédicale (INRB) s’élevait à 400 tests par jour. Cependant, tous les échantillons doivent être acheminés vers la capitale, prolongeant les délais de diagnostic. Le docteur Karel Janssens mentionnait une attente de deux semaines pour la confirmation de la guérison de certains patients.

ÉPIDÉMIES – En parallèle de la lutte contre la pandémie de la COVID-19, la RDC doit faire face aux épidémies de rougeole et d’Ebola, virus toujours actifs sur le territoire. La « pire épidémie de rougeole au monde » (OMS) y a fait 6 000 morts en 2019 et le virus Ebola y a emporté 2 280 personnes depuis août 2018. Alors que l’OMS s’apprêtait à déclarer la fin de cette dixième épidémie d’Ebola en RDC, un homme de 26 ans est mort du virus le 10 avril dans la province du Beni. De nouveaux cas ont également été détectés à Mbandaka, chef-lieu de la province d’Équateur. L’OMS a annoncé ce mardi 9 juin que les cas de la province d’Équateur étaient issus d’une nouvelle souche d’Ebola. La RDC est donc désormais confrontée à deux souches différentes de la fièvre hémorragique Ebola, en parallèle de la circulation de la rougeole et de la COVID-19.

SOCIAL – Les services de santé congolais sont également confrontés à la désinformation générale de la population et au non-respect des gestes barrières. Après plusieurs épidémies d’Ebola et de rougeole, les chiffres proportionnellement peu élevés du coronavirus font douter la population de l’existence même du coronavirus. En milieu hospitalier, on doit même avoir recours à des psychologues pour les patients dans le déni de leurs symptômes. Face à cette situation, le gouvernement a mis en place un ChatBot sur WhatsApp : il fournit des conseils officiels aux trois millions d’utilisateurs congolais de la plateforme.

Une urgence économique de plus en plus pressante

ÉCONOMIE – Le non-respect des mesures de lutte contre la COVID-19 trouve son explication dans la structure économique de la RDC. Face au chômage croissant, une grande partie de la population a choisi de travailler dans le secteur informel, notamment dans le commerce des biens de première nécessité ou dans les transports en commun. Il est impératif pour ces travailleurs de continuer à travailler pour bénéficier d’un revenu.

Le marché de Kituku à Goma, dans l’est de la RDC (SOURCE : BBC Afrique)

L’organisation des interactions économiques rend difficile l’application des mesures barrières, comme en témoigne une vendeuse de poissons sur le marché de Gambela, dans le centre de Kinshasa : « Nous avons du mal à respecter cette décision au marché. Certes, nous savons qu’il est nécessaire d’appliquer la distanciation d’un mètre, mais nous sommes souvent débordés par les clients qui viennent s’approvisionner ».

Dans les transports en commun aussi, on peine à appliquer les mesures gouvernementales. Un chauffeur de taxi bus de Bukavu, dans le Sud-Kivu réclame plus d’action de la part du Président : « la prise de cette décision devrait être suivie par des mesures d’accompagnement, car elle a un impact négatif sur notre rendement alors que nous faisons face à une conjoncture socio-économique sans précédent pendant cette période ».

La diminution des activités minières avait déjà mis l’économie congolaise en difficulté avant l’arrivée du coronavirus. La hausse du budget de la RDC pour 2020 à hauteur de 11 milliards de dollars avait notamment poussé le FMI à rappeler à l’ordre les dirigeants congolais fin 2019. Les mesures de lutte contre l’épidémie mettent davantage en péril les circuits économiques congolais. Mardi 9 juin, une manifestation a eu lieu à Gombe pour demander la réouverture du grand marché central, fermé depuis fin mars, causant la mort de trois manifestants.

Manifestation du 9 juin à Kinshasa pour la réouverture du grand marché central

Cette urgence économique se fait aussi ressentir dans la gestion de l’épidémie de coronavirus. Afin de « soutenir des activités d’information et de sensibilisation ainsi que l’accès aux soins de santé », l’Union Européenne a annoncé ce lundi la mobilisation d’un fonds de 19,5 millions d’euros pour la RDC. Ce plan a été dévoilé à l’occasion d’une visite des ministres des affaires étrangères français et belge Jean-Yves Le Drian et Philippe Goffin, accompagnés du commissaire européen à la gestion des crises Janez Lenarcic. Trois vols humanitaires sont programmés et 40 tonnes de fret seront acheminées dans les prochaines semaines.

Vers une crise pénitentiaire ?

PRISONS – En RDC, la crise économique se fait aussi ressentir au sein du système carcéral. Le taux de surpopulation y est estimé à plus de 400%. Un détenu de la prison centrale de Makala à Kinshasa témoigne : « on dort par terre, entassés dans les cellules. Quand il n’y a pas assez de place, des détenus vont dormir dans les latrines et, le matin, on doit les enjamber ». Un autre poursuit : « l’eau ne coule que tous les trois ou quatre jours. Et elle n’est pas propre du tout ». L’État ne dispose plus de fonds suffisants pour fournir des repas aux détenus, qui doivent se contenter d’une demi-tasse de « vungule », un mélange de maïs et de haricots chaque jour. Cette situation d’insalubrité a provoqué la propagation rapide du coronavirus dans les prisons : près de 200 cas ont été répertoriés dans la prison militaire de N’Dolo à Kinshasa. Face à cette situation, le gouvernement a déclaré avoir placé 2 000 détenus en liberté conditionnelle ou provisoire depuis mars.

Une cellule de la prison centrale de Makala à Kinshasa (SOURCE : photo prise par un détenu/JULIETTE DUBOIS, Le Monde)

En République Démocratique du Congo, les autorités se préparent à une difficile reconstruction économique dans le monde d’après. Pour l’heure, l’urgence est toujours à la gestion des épidémies qui circulent sur le territoire alors que la courbe des cas de coronavirus suit une progression limitée mais exponentielle. Afin d’alerter sur la gestion de la pandémie par les autorités, le Dr Denis Mukwege, à la tête des instances de lutte contre le coronavirus en RDC et Prix Nobel de la Paix 2018, a choisi de démissionner pour se consacrer pleinement à ses fonctions de médecin.

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