Depuis la mort de George Floyd, les États-Unis connaissent une vague de manifestations et d’émeutes sur l’ensemble du territoire. Cette mobilisation n’est pourtant pas la première contre les violences policières. En quoi est-elle inédite ? Pourrait-elle amener un changement réel dans un pays polarisé et divisé ? Analyse des potentielles conséquences politiques de cette mobilisation inédite.

Minneapolis, 25 mai 2020, 20h33. Quatre policiers, Derek Chauvin, Tou Thao, Thomas Lane et J. Alexander Kueng arrêtent un homme noir à dix minutes du centre-ville. George Floyd, Noir Américain de 46 ans, est soupçonné d’avoir utilisé un faux billet de 20 dollars. Il est rapidement immobilisé puis emmené dans une voiture de police. C’est juste avant de monter dans cette dernière que George Floyd tombe à terre. Très vite, trois des policiers le maintiennent à terre et Derek Chauvin presse son genou contre le cou de George Floyd. Des passants filment la scène qui durera 8 minutes et 46 secondes. « I can’t breathe. I can’t breathe. » seront les derniers mots de George Floyd, désormais devenu le symbole des violences policières aux États-Unis. Depuis, de nombreuses manifestations ont eu lieu dans l’ensemble du pays, dégénérant parfois en émeutes. Cette mobilisation survient dans un contexte politique particulier aux États-Unis : après quatre ans de mandat, le président républicain Donald Trump affrontera le candidat démocrate Joe Biden à l’élection présidentielle le 3 novembre prochain. À l’approche du scrutin, les actuelles manifestations sont un enjeu politique de premier plan : elles pourraient déterminer les thématiques de la prochaine campagne. Pourquoi et à quelles conditions ?

Les manifestants se sont rassemblés dans les rues de Houston, Texas le mardi 2 juin (SOURCE : AFP)

Des manifestations inédites après une longue histoire de lutte contre le racisme

Trayvon Martin, Eric Garner, Michael Brown ou encore Philando Castile, tous ont été victimes de violences policières cette dernière décennie aux États-Unis. À chaque drame, les mêmes scènes : des manifestations toujours plus amères, des manifestants toujours plus nombreux et des scènes parfois plus violentes. Alors pourquoi la mobilisation suite à la mort de George Floyd pourrait-elle être novatrice et source de changements réels ?

Tout d’abord parce que la foule qui s’est mobilisée ces dix derniers jours aux États-Unis rassemble Noirs, Blancs ou encore Hispaniques. Ce caractère multi-ethnique donne un poids supplémentaire à la mobilisation : de nombreux manifestants blancs ont manifesté à plusieurs reprises leur solidarité à la violence subie par les Noirs Américains. La carte des récentes manifestations le montre : on ne se mobilise pas seulement dans les États où la minorité noire est fortement présente mais dans l’ensemble du pays. Les manifestations s’étendent même dans des villes où la population afro-américaine est particulièrement minoritaire comme à Seattle. Face à cette mobilisation interraciale, l’historien Pap Ndiaye écrivait dans les colonnes du Monde le 7 juin : « les États-Unis sont peut-être à l’aube d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux […] pour prendre en considération le cri poignant des Africains-Américains ». Là réside donc le potentiel inédit des manifestations en la mémoire de George Floyd : un public divers, plus large et un cri de colère encore plus intense, qu’il ne serait plus possible d’ignorer.

Carte des manifestations contre les violences policières aux États-Unis (SOURCE : The New York Times)
La répartition des minorités aux États-Unis (SOURCE : William H. Frey / Brookings)

Mais, si la répartition ethnique de la minorité noire n’est pas le facteur de déclenchement des manifestations, qu’en est-il du positionnement politique des différents États ? On pourrait par exemple supposer une corrélation entre États démocrates et mobilisation intense suite à la mort de George Floyd. Pourtant, la confrontation de la carte des résultats de l’élection présidentielle de 2016 et de celle des manifestations de ces dernières semaines est catégorique : aucun lien clair n’apparaît entre vote pour Hillary Clinton en 2016 et manifestations contre les violences policières en 2020.

Carte des manifestations contre les violences policières aux États-Unis (SOURCE : The New York Times)
Carte des résultats électoraux de l’élection présidentielle américaine de 2016 (SOURCE : The New York Times)
En rouge : les États ayant voté pour Donald Trump
En bleu : les États ayant voté pour Hillary Clinton

En réalité, un lien se dessine entre l’urbanisation des différents comtés américains et leur mobilisation après la mort de George Floyd. Particulièrement jeunes, les manifestants se concentrent dans les villes, universitaires notamment. La juxtaposition des deux cartes suivantes permet d’illustrer cette correspondance.

Carte des manifestations contre les violences policières aux États-Unis (SOURCE : The New York Times)
La carte de l’urbanisation aux États-Unis (SOURCE : New Geography)
En vert : les zones urbanisées

Pour l’historien Pap Ndiaye, « c’est l’Amérique anti-Trump qui est dans la rue, celle des métropoles et des villes universitaires qui ont voté massivement Hillary Clinton en 2016 ». Et cela se confirme dans les chiffres : à Minneapolis, 28% des habitants ont voté pour Donald Trump en 2016 et à Chicago, ils n’étaient que 12,5% à offrir leur soutien à l’actuel locataire de la Maison Blanche. C’est dans cette caractéristique que pourrait se trouver la faiblesse du mouvement contre les violences policières. Les pancartes « Black Lives Matter » ont détourné l’attention des partisans de Donald Trump mais ils n’ont pas disparu pour autant et pourraient limiter les futurs effets de la mobilisation actuelle.

« Law & order » : un positionnement qui convient à Donald Trump et à sa base

Dans la gestion de cette crise, Donald Trump a été caractérisé par sa réponse sécuritaire, voire autoritaire. Les premiers jours des émeutes, il avait incité les forces de l’ordre à la violence face aux manifestants en tweetant « quand les émeutes commencent, les tirs commencent ». Par la suite, le président américain a fortement encouragé les gouverneurs au déploiement de la Garde Nationale, finalement mobilisée dans quinze États. Depuis le 25 mai, le slogan de Richard Nixon en 1969, « law & order » (« loi et ordre ») est devenu celui de Donald Trump, sur Twitter notamment.

La réaction de Donald Trump à la mort de George Floyd est également révélatrice de sa pratique des institutions américaines depuis quatre ans. À de multiples reprises, le président a fait connaître son souhait de bénéficier d’un pouvoir plus important et plus centralisé. Le 31 mai dernier, il a par exemple voulu classer les « antifa », ou Action antifasciste, comme organisation terroriste, prérogative que ne lui donne pas la fonction présidentielle.  Son attrait pour un mode de gouvernement centré sur le pouvoir exécutif est incarné par l’Attorney General (ministre de la justice) William Barr. Dans un groupe de réflexion républicain en novembre 2019, il déclarait : « au cours des dernières décennies, nous avons vu l’empiètement constant sur le pouvoir exécutif des autres branches du gouvernement. Ce processus, je pense, a considérablement affaibli la fonction de la présidence au détriment de la nation ».

Le positionnement et la personne de Donald Trump semblent désormais critiqués de toutes parts. Dans un sondage réalisé par la chaîne américaine ABC, 66% des personnes interrogées disent ne pas soutenir la réaction du président à la mort de George Floyd. Dans la sphère politique, Donald Trump a essuyé plusieurs revers, notamment de son secrétaire à la défense Mike Esper. Les anciens présidents Barack Obama et George W. Bush sont sortis de leur réserve pour dénoncer, selon les mots de ce dernier, le « racisme systémique dans notre société ».

Toutefois, il est probable que ces attaques n’entachent pas la campagne présidentielle de Donald Trump. Cette réponse sécuritaire fait écho aux valeurs de sa base électorale républicaine, nationaliste et conservatrice : elle n’a jamais flanché en quatre ans de mandat et jouera certainement un rôle clé dans l’élection présidentielle.

Une relance de campagne en demi-teinte pour Joe Biden au rôle pourtant historique

À l’inverse de Donald Trump qui joue sur les divisions de la société américaine, le candidat démocrate Joe Biden tente d’incarner une figure de rassemblement et d’union nationale. La semaine dernière, ses apparitions et prises de paroles se sont faites nombreuses : le lundi 1er juin, il se rendait dans une église de sa ville d’origine, Wilmington (Delaware), pour écouter quatorze activistes et leaders noirs-américains. À la fin de la rencontre, il a posé le genou à terre, marquant sa solidarité avec les manifestants. Plus tard dans la semaine, le candidat a eu des mots forts sur la situation : « J’aimerais pouvoir dire que cette haine a commencé avec Donald Trump et se terminera avec lui. Ce n’est pas le cas et ce ne sera pas le cas. […] La bataille pour l’âme de cette nation est un rapport de force depuis plus de 240 ans, un bras de fer entre l’idéal américain selon lequel nous sommes tous créés égaux et la dure réalité que le racisme nous déchire depuis longtemps ». Joe Biden tente également de proposer des engagements concrets pour lutter contre les violences policières mais reste vague : il a ainsi promis de s’attaquer au « racisme institutionnel » dans les 100 premiers jours de son mandat.

Joe Biden pose un genou à terre le 1er juin en présence d’activistes noirs américains (SOURCE : JIM WATSON / AFP)

Mais les leçons de cette reprise de campagne du candidat démocrate ne sont pas celles attendues. Le contexte actuel pourrait permettre à Joe Biden de se positionner en leader de la lutte contre le racisme systémique aux États-Unis et en favori de la course présidentielle. Seulement voilà, Joe Biden a dû interrompre sa campagne pendant deux mois à cause de l’épidémie de coronavirus et manque aujourd’hui d’attention médiatique.

Du côté des Noirs Américains, Joe Biden, ex-vice-président de Barack Obama peine aussi à rassembler. Dès le 1er juin, un militant noir américain lui faisait remarquer : « pendant vos huit ans passés comme vice-président, il y a eu beaucoup de réussites mais la communauté afro-américaine n’a pas connu les mêmes opportunités économiques et l’ascension sociale qu’elle avait connues dans les années 1990 ». En effet, les deux mandats de Barack Obama ont paradoxalement été une période de croissance des inégalités raciales et des violences policières aux États-Unis. À l’élection présidentielle de 2016, la communauté noire s’était fortement abstenue. Même si Joe Biden reste apprécié de cette partie de la population, l’enjeu majeur de sa campagne reste de convaincre la population noire américaine de se rendre aux urnes le 3 novembre prochain. Si Joe Biden y parvient, le vote de cette partie de la population lui reviendra sûrement. Cependant, le candidat ne suscite pas grand enthousiasme, même dans les rangs démocrates. Il est donc fort possible que cette mobilisation électorale conduise à un vote anti-Trump plutôt que pro-Biden.

Le débat sur le racisme institutionnel est donc arrivé aux États-Unis par le décès de George Floyd. Il reste désormais à déterminer si cette mobilisation saura durer pour se faire l’enjeu incontournable de la présidentielle américaine de 2020. Si tel est le cas, Donald Trump conservera derrière lui sa base d’électeurs fidèles, tandis que Joe Biden devra fédérer, sûrement avec difficulté, les électeurs démocrates et noirs américains autour d’un vote anti-Trump.

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