Dans le contexte actuel belliqueux et violent, le nouveau long métrage de Christopher Nolan Dunkerque plonge son spectateur dans une immersion fascinante et oppressante de façon quasiment physique, presque animal. Pendant 106 minutes, le réalisateur de la trilogie The Dark Knight, d’Inception ou d’Interstellar nous livre un film de survie captivant mais manquant d’exhaustivité historique.

Synopsis : En mai 1940, au début de la Seconde Guerre mondiale, l’opération « Dynamo » est mise en place afin d’évacuer les troupes britanniques du continent européen face à l’avancée des troupes allemandes. 400 000 soldats, pilotes et marins des forces britanniques, canadiennes, françaises et belges sont alors encerclés par la Wehrmacht dans la « poche » de Dunkerque…

Une immersion totale sur le champ de bataille

Dans Dunkerque, Christopher Nolan réussit brillamment un pari sensoriel qui porte l’ensemble de son long métrage. Grâce à un format plus grand et par conséquent plus vibrant, des scènes apocalyptiques et des prises de vue grandioses au plus près de l’action, le spectateur est embarqué, tel un soldat, dans l’horrible réalité de la guerre. La salle de cinéma est, dès la première minute, assaillie par le bruit des bombes, moteurs et coups de feu, le tout rythmé par une musique d’Hans Zimmer participant à la narration et renforçant les images de souffrance de soldats terrifiés par la guerre qui se déroule devant eux et dont ils sont, malgré eux, acteurs, victimes et héros.

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Leurs personnalités tendent ainsi à s’effacer pour laisser place à une déshumanisation constante, caractéristique de l’horreur de la guerre. En plein chaos, chaque soldat se confond avec les autres : aucun d’entre eux ne se distingue par son nom, son physique, son caractère, son passé ou ses projets d’avenir (tous deux d’ailleurs inexistants pour les soldats, piégés dans la machine infernale qu’est la guerre). Grâce à cette dépersonnalisation, le réalisateur britanno-américain renforce paradoxalement le lien émotionnel entre personnages et spectateur : ce dernier s’identifie d’autant plus aux protagonistes qu’il est confronté du début à la fin aux mêmes angoisses et doutes. S’engage alors une réflexion intime sur l’éventuelle réaction du spectateur face à l’atrocité de la guerre. Serait-il un héros ? Un anti-héros ?

À l’heure de la banalisation de la guerre et de la violence favorisée dans la sphère internationale par le terrorisme et dans la sphère domestique par le développement des jeux vidéos, le réalisateur nous offre là une piqure de rappel bien nécessaire de la dure réalité de la guerre. Sans une goutte de sang, Christopher Nolan réussit un tour de force risqué : faire intimement ressentir à son spectateur ce qu’être un soldat sur le champ de bataille implique sans jamais montrer la violence de face. Ainsi, plus qu’un film sur la Seconde Guerre Mondiale et l’Opération « Dynamo », Dunkerque est en réalité une œuvre sur la guerre et son horreur omniprésente.

Une recherche esthétique

Le choc des sens proposé au spectateur passe également par une recherche esthétique permanente et assurée par une image et des prises de vue extraordinaires aux couleurs sombres rendant la photographie du film unique en son genre. On peut voir des scènes visuellement impressionnantes, comme par exemple lors de combats aériens ou lorsque qu’un avion de la RAF plane au-dessus de la plage, vide, de Dunkerque. Par ailleurs, Nolan met la maîtrise du feu au service de l’esthétique de son film, lui donnant une dimension encore plus spectaculaire, sans jamais trop l’exagérer.

Distribution

L’esthétique de Dunkerque est également renforcée par sa distribution, renforçant le réalisme du long métrage, notamment au travers d’une communication lacunaire, caractéristique de la guerre. La plupart des acteurs sont inconnus du grand public voire totalement étrangers au monde du cinéma. Ils sont d’autant plus à même de rendre compte de l’inexpérience et de l’angoisse des jeunes soldats qu’ils interprètent. Les performances de Fionn Whitehead et d’Harry Styles, tous deux dans les rôles de soldats du CEB (Corps expéditionnaire britannique, envoyé à la frontière franco-belge en 1939) sont à souligner. Par ailleurs, bien que parfois légèrement anachroniques, les décors et les costumes utilisés pour la production du film contribuent à son réalisme et à son esthétisme.

Dunkerque se caractérise enfin par une construction temporelle de son scénario exceptionnelle. Ce dernier est divisé en trois unités de temps, traitées simultanément : une semaine sur la jetée avec les soldats à la merci des forces allemandes, une journée sur le bateau d’un civil anglais venant secourir les forces britanniques et une heure dans le ciel avec trois pilotes de la Royal Air Force luttant contre une mort invisible et imprévisible symbolisée par les avions allemands. Ces trois mondes apparaissent tout d’abord comme totalement indépendants les uns des autres, dans des dimensions spatiales et temporelles différentes. Cependant, Nolan parvient à croiser ces univers à plusieurs reprises et à les faire aboutir comme s’ils ne faisaient plus qu’un à la fin de son long métrage. Malgré tout, l’action mise en place peine à progresser, peut-être à cause de ce séquençage et reste dans une première partie très plate et dans une seconde très artificielle et en totale contradiction avec le début du long métrage. En effet, Christopher Nolan semble chercher à faire de chacun de ses personnages des héros en sur-dramatisant chaque action. Le scénario semble alors conçu pour éviter l’ennui du spectateur.

La question historique éludée

Bien que Christopher Nolan revendique son nouveau long métrage comme un « survival » et non comme un film de guerre ou historique, le contexte de la Seconde Guerre Mondiale exige une forte précision, que n’apporte malheureusement pas Dunkerque. Ainsi, le contexte historique est simplement posé par un paragraphe explicatif au début du film ; Winston Churchill, alors Premier Ministre du Royaume-Uni n’est cité que de rares fois ; sa fonction n’est jamais précisée et les forces nazies ne sont évoquées que très -trop- vaguement. Bien que cela apparaisse comme un choix nécessaire pour permettre une telle immersion dans la peau des soldats livrés à eux-mêmes, le réalisateur sacrifie l’exactitude et l’exhaustivité au prix de la recherche esthétique et sensorielle. Il cède à la simplification aujourd’hui si fréquente et élude la complexité de cette période historique, dont la mémoire reste particulièrement importante dans le contexte international actuel.

Histoire

Cette production anglo-saxonne de par son réalisateur offre une vision partisane et patriotique de l’opération « Dynamo ».  A plusieurs reprises, la « douce patrie », presque visible depuis la plage de Dunkerque est évoquée de façon nostalgique grâce au terme « home » ou au travers d’une référence à la célèbre phrase de W. Churchill : « Nous ne nous rendrons jamais ». Par ailleurs, le sacrifice des 40 000 soldats français ayant contenu l’armée allemande n’est abordé que très brièvement lors de discussions entre des membres du commandement britannique ou lors de la première scène lorsque le soldat du CEB interprété par Fionn Whitehead atteint une barricade française. Un soldat français lui lance alors un « Bon voyage l’Anglais » empli de sarcasme.

Malgré quelques bémols historiques et une action, déjà largement dévoilée dans la bande annonce, Dunkerque reste un récit de survie captivant, oppressant et profondément esthétique. Christopher Nolan s’est attaqué au genre du film de guerre pour le réformer totalement et produire une œuvre nolanienne, inclassable et surprenante, comme l’on en voit rarement.

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